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Pédagogie

Le regard évangélique

Telle est la spécificité du regard évangélique: l‘attention au «déjà là» et au «pas encore là», autrement dit l’attention au parcours de germination. Un jeune, effectuant sa récollection de profession de foi, m’interrogeait «Faudrait savoir, Jean Marie, le Royaume, à certaines pages d’Évangile, Jésus nous dit: “Réjouissez-vous car il est là“, quelques pages plus loin “Priez pour qu’il vienne !”Faudrait savoir, il est là, ou il n’est pas là, le Royaume ?”
Question de bon sens, qui s’avère très pertinente. Jésus ne dit-il pas: “Voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous“(Luc 17, 21) et “Lorsque vous priez, dites: “Que ton règne vienne!”(Luc 11, 2)
La réponse à ce paradoxe, c’est la parabole de la graine. Car, lorsque vous vous tenez face à une graine, vous pouvez avec le même degré de vérité dire “l’arbre est là“(il est potentiellement là, déjà entièrement contenu dans le germe), ou “l’arbre n’est pas là“(si vous ne plantez pas la graine, si vous ne l’arrosez pas, il ne risque pas d’apparaître). Autrement dit, il est aussi véridique de dire “le Royaume de Dieu est là“ou “Il n’est pas encore là“. Les deux acceptions sont aussi vraies l’une que l’autre, puisqu’il est là sous le mode de la germination.

La parabole de la graine

La plus belle parabole qui ait pu être écrite sur l’éducation, c’est justement cette parabole de la graine.
Il existe trois catégories d’hommes et de femmes dans la confrontation à la graine. Tout d’abord, ceux qui ne voient en la graine que la graine (avouons que la perspective est limitée !). Puis ceux qui, en voyant la graine, ne font que rêver à l’arbre (mais ils risquent fort en rêvant d’écraser la graine). Enfin, ceux qui voient à la fois la graine et l’arbre. Ceux-là sont alors attentifs au terrain.
Cette parabole de la graine constitue une formidable parabole de l’éducation. Ne s’agit-il pas de permettre à l’enfant de prendre racine dans l’héritage familial, social, culturel, afin d’éclore à sa nouveauté de sujet ?

Si je décrypte cette parabole dans le champ éducatif, je dirai alors qu’il existe trois catégories d’éducateurs. Tout d’abord, il y a ceux qui ne voient dans l’enfant que l’enfant tel qu’il est aujourd’hui. Limiter son regard à l’enfant risque bien de ne pas l’aider à transformer toutes ses potentialités en capacités…. et le risque est grand pour les parents et pour les éducateurs de ne pas trop souhaiter voir l’enfant grandir, tellement il est parfois gratifiant de le sentir dépendant de nous-mêmes.

Appliqué à l’école, ce schéma donne “libres enfants de Summerhill”. L’enfant qui apprend comme il veut, où il veut, quand il veut… L’évaluation de ce type d’institution n’a guère été concluante, car la société ne fonctionne pas ainsi.

Seconde catégorie d’éducateurs, ceux qui ne voient dans l’enfant que l’adulte qu’il est appelé à devenir. C’est le “passe ton bac d’abord !”Ne voir dans l’enfant que le futur adulte risque de rendre l’éducateur peu soucieux du “terrain”dont il a besoin pour se développer harmonieusement … et le risque est grand, dans certaines institutions éducatives, de ne pas tenir compte suffisamment de ses besoins spécifiques… et en particulier du respect de ses rythmes. On a si souvent tendance, dans notre pays, à confondre précocité et intelligence. Rappelons-nous les appréciations portées par les instituteurs d’Einstein, qui déploraient sa lourdeur d’esprit !
Oui, la tentation peut être grande pour l’éducateur d’enfermer l’enfant dans les projections qu’il fait sur lui. Que de collégiens souffrent chaque matin de devoir porter sur leurs épaules le cartable trop lourd des ambitions de leurs parents ?

Enfin, troisième catégorie d’éducateurs, ceux qui voient dans l’enfant à la fois celui qu’il est aujourd’hui et l’adulte qu’il est appelé à devenir demain. Alors, ceux-là s’occupent avec soin de la seule chose à laquelle ils peuvent œuvrer, à savoir le terrain … Offrir le meilleur terrain afin que l’enfant puisse prendre racine dans l’héritage social, culturel, religieux, de manière à éclore à sa nouveauté de sujet, n’est-ce pas là le plus beau résumé de la tâche éducative?
Jean-Marie Petitclerc, voir www.salesien.com , textes de référence.